PARIS, La Cité Interdite

A cette période de l’année située entre la fin de l’hiver et la promesse du printemps, il faisait beau. La lumière était limpide, propre et belle. Aucune poussière en suspension ne trahissait la pollution. C’était le mois de mars et les arbres ne portaient pas encore leurs feuilles ou leurs bourgeons annonciateurs d’une belle saison. Le ciel immaculé n’était traversé d’aucunes traces d’avion aux destinations lointaines.

Pourtant quelque chose n’allait pas ! Personne dans les rues hormis le silence qui figeait dans cette lumière d’été les arbres aux branches nues. Et moi roulant toute la journée sur mon scooter en proie à une sensation étrange de rêverie. Ce n’est pas qu’on avait baissé le son du poste urbain, mais quelqu’un ou quelque chose l’avait éteint.

Pendant les premiers jours du confinement, je partais explorer Paris, cette ville effervescente soudainement métamorphosée en un décor de cinéma. Nous étions en guerre avait dit le président. Les policiers et les gendarmes pouvaient toujours contrôler mes allers et venues. Muni d’une carte de presse, le sésame qui me permettait de documenter cette réalité exceptionnelle, je sillonnais la ville chevauchant ma monture comme un chevalier allait au combat. Protégé par mon casque que je ne quittais plus, je photographiais inlassablement ce nouveau paysage urbain avant de retrouver ma famille restée confiné qui appréciait peu ces absences répétées.

Les seules personnes croisées étaient fonctionnaires, agents de propreté urbaine, agents EDF-GDF, quelques journalistes ou encore une poignée de personnes incrédules voulant vérifier de leurs propres yeux ce qu'ils voyaient et écoutaient en boucle sur les médias. Parmi eux, les forças du vélo des plateformes de livraison qui traversaient la ville de long en large pour assouvir les fringales de ceux qui voulaient consommer tout prêt.

Souvent, lors de ces échappés en solitaire, je partais en direction de la grande banlieue pour revenir sur Paris par les grands échangeurs. Je sillonnais les rues, les trottoirs et prenais des sens interdits. Rien ni personne ne venait s’opposer à ce manque de civisme dont je savourais le caractère inédit, car je ne dérangeais personnes.

Un jour, alors que je filmais la place de l’Opéra écrasée de soleil, un sans-domicile-fixe s’approcha de moi pour entamer une conversation. Habitué à la solitude, il avait pourtant besoin de parler et d’entendre la voix de quelqu’un puisque tout le monde avait disparu. Il me raconta que la nuit, quand il n’y avait vraiment plus personnes et que le silence assourdissant avait recouvert toute la ville, la nuit était angoissante. La population de sans-domicile-fixe était devenue tout à coup plus visible et vulnérable.